Archives de Catégorie: Grande-Bretagne

La Mort dans les nuages

Mort dans les nuagesRoman d’Agatha Christie (1935)

Death in the Clouds

En résumé : Dans un avion entre Paris et Londres, une femme seule est trouvée morte, sous le nez du détective Hercule Poirot.

Mon avis : Après avoir invité la mort sur un bateau de croisière (Mort sur le Nil) et dans un wagon de train (Le Crime de l’Orient-Express), Agatha Christie réussit l’exploit de placer un meurtre dans un avion, au vu de tous les passagers, et notamment de l’inévitable Hercule Poirot. Il est d’ailleurs étonnant que celui-ci se laisse aller à un profond sommeil, mais notre détective belge ne supporte pas les voyages dans les airs…

Un trajet Paris-Londres étant un peu juste en terme de temps pour accomplir un meurtre, le découvrir et élucider l’affaire, les protagonistes sortent bien vite de leur coucou, et c’est une enquête aux deux côtés de la Manche que l’écrivain nous présente, certains personnages jouant eux-mêmes les détectives amateurs aux côtés de Poirot. Ce schéma qui va et vient entre la France et l’Angleterre donne un dynamisme à ce roman, qui s’apparenterait presque à un roman d’aventures, et qu’on a rarement connu chez Dame Agatha, si ce n’est dans Les Sept Cadrans. Une fois encore, l’auteure profite de son livre pour nous dépeindre une bourgeoisie pétrie de vanité et de suffisance, mais n’évite pas pour autant l’écueil de quelques clichés sur les Français… Comment ça, je fais preuve de mauvaise foi ?

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Hors de l’abri

Hors de l'abriRoman de David Lodge (1970)

Out of the Shelter

En résumé : Après avoir connu le Blitz de Londres, le jeune Timothy, 16 ans, part en vacances chez sa sœur dans l’Allemagne d’après-guerre.

Mon avis : Si l’on y réfléchit bien, chacun a une vie qui mériterait un roman, tout au moins certains épisodes de cette vie. Mais devrait-on tous le faire ? Je n’en suis pas persuadé. David Lodge démontre ici que raconter sa vie (même si Hors de l’abri reste un roman, beaucoup d’éléments sont autobiographiques) n’est pas donné à tout le monde. La différence ? Le talent, bien sûr !

Dans ce roman, l’auteur mêle deux genres a priori paradoxaux : le roman initiatique (quête de soi) et le roman international (qui tente à expliquer les grands mouvements politiques et sociaux), ce qui paraît assez casse-gueule ! En général, un aspect est plus réussi que l’autre, et on nous offre bien souvent des romans bancals (et pas bancaux !). Alors comment l’écrivain britannique a-t-il trouvé un tel équilibre entre les deux ? Le talent, je vous dis !

La première partie de ce roman est consacrée à la jeunesse de Timothy, enfant des quartiers populaires de Londres, pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Malgré le contexte terrifiant, le bonhomme ne voit que héros et aventures, même s’il fait aussi la lourde expérience de la perte de certains proches… Puis l’auteur nous entraîne, quelques années plus loin, dans l’adolescence de Timothy, dans une Angleterre qui peine à se redresser de ses pertes et qui vit au rythme des rationnements. La grande sœur du jeune homme, Kath, est partie en Allemagne pour travailler au compte des Américains, mais surtout pour fuir un environnement et une famille qui l’étouffent. Après quelques années de silence, elle décide d’inviter son frérot à quelques semaines de vacances à Heidelberg, cité nichée au cœur des montagnes allemandes et refuge de jeunes Américains en quête d’argent et de liberté.

C’est ce contraste entre une Angleterre ployant sous le poids de la rigueur après la victoire et une Allemagne devenue havre de fêtes et de décadence au lendemain de la défaite qui forme une des plus belles qualités de ce livre. Timothy découvre un monde où l’arrogance est le maître-mot, et où jouir de la vie dans l’ivresse et la luxure est un mode d’emploi à suivre à la lettre. David Loge pointe avec subtilité et mordant une culture américaine dévastatrice et séduisante à la fois, à travers les amis de Kath (devenue Kate pour l’occasion), mais également une société qui ne peut se défaire de son syndrome de sauveur du monde aux idéaux parfois naïfs, comme en témoigne le personnage de Don. L’Allemagne devient un champ de bataille pour la jeunesse américaine, qui se perd déjà dans la culture de l’entertainment et du plaisir pour cacher une désillusion et un manque cruel de repères.

Au milieu de tous ces enjeux idéaux et internationaux se joue l’apprentissage de la vie par Timothy Young, adolescent en pleine découverte de la culture des loisirs et de l’amour. Derrière un portrait attachant et drôle (la scène du placard est un petit bijou !) de ce jeune homme s’expriment la retenue so british qui caractérise nos voisins d’outre-Manche, et leur difficulté d’exprimer leurs sentiments et de s’offrir au plaisir. Là encore, Lodge met en parallèle ces deux cultures avec une talent de conteur et d’écrivain (non, ce n’est pas la même chose !) incroyable.

Ce roman a tout du livre culte. Je mets maintenant Heidelberg dans mes destinations prochaines de vacances, juste pour voir ce que, moi aussi, je peux y apprendre.

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Le Masque gris

Masque grisRoman de Patricia Wentworth (1928)

Grey Mask

En résumé : Après quatre ans d’absence, Charles Moray décide de retrouver sa demeure familiale. Mais à son retour, il y découvre une réunion secrète entre personnes masquées, parmi lesquelles il reconnaît Margaret Langton, l’amour qu’il a quittée.

Mon avis : Patricia Wentworth est la contemporaine d’Agatha Christie, et a de toute évidence pâti de ces circonstances. On se souvient bien moins de son héroïne Maud Silver que d’Hercule Poirot ou de Miss Marple. Elle eut pourtant, à l’époque, sa part de succès dans le style armchair detective, catégorie typiquement britannique du roman policier. Dans ce roman, nombre de personnages et d’intrigues se croisent et s’entrecroisent, quitte à parfois perdre un tantinet le lecteur. Il y a d’abord l’intrigue principale, dans laquelle le héros Charles Moray tente de découvrir l’identité du Masque Gris, chef d’un réseau dans lequel est embrigadée la douce Margaret Langton, sa fiancée qu’il a quittée quatre ans auparavant. Puis vient la sous-intrigue qui est en fait le noir dessein de cette bande masquée : on cherche à supprimer la jeune Margot Standing, 18 ans à peine, dont le père vient de disparaître en mer en lui laissant une fortune conséquente qui attise la convoitise de son cousin Egbert, entre autres. Charles bénéficie de l’aide de son ami Archie Millar, qui lui conseille d’avoir recours aux bons soins de Maud Silver, ancienne gouvernante recyclée en détective privé.

Même si ce roman est le premier volume d’une série qui mettra en scène les enquêtes de la vieille fille férue de tricot et de ragots, ce qui étonne est justement l’absence de celle-ci. Elle apparaît aux moments opportuns pour délivrer un indice tombé d’on ne sait où, ou avouer qu’elle a dénoué des situations épineuses on ne sait trop comment. Le personnage est à peine ébauché, et son intervention manque cruellement de crédibilité et de cohérence.

Le reste du roman reste agréable à lire, même s’il tombe facilement dans la mièvrerie toute en retenue (British style oblige!). On sourira toutefois à l’esquisse du personnage de la jeune Margot, pintade victorienne dont la naïveté n’a d’égale que son caractère capricieux ; ou de celui d’Egbert, dilettante infatué qui tend à faire penser que l’intelligence n’est pas la qualité première des Standing. Mais si l’on considère l’ensemble, on comprend très bien pour quoi l’histoire de la littérature a retenu les enquêtes finement ciselées de Dame Agatha plutôt que les péripéties rocambolesques de Miss Wentworth.

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Les Sept Cadrans

Sept CadransRoman d’Agatha Christie (1929)

The Seven Dials Mystery

En résumé : Suite à une plaisanterie qui tourne mal dans un manoir loué par sir Oswald Coote, la fille du propriétaire, Bundle Caterham, décide de mener l’enquête sur une mort bien curieuse.

Mon avis : En littérature comme en beaucoup de domaines, j’ai mes péchés mignons. Si, en cuisine, vous pouvez me satisfaire avec du caramel au beurre salé ou des graines de sésame, un petit Agatha Christie, de temps en temps, ravive mon plaisir de lecteur à coup sûr. Découverte à l’époque du collège, comme beaucoup d’entre vous, il ne faut pas cantonner la Lady à un écrivain d’enquêtes pour gamins (je ne serais pas aussi clément envers Mary Higgins Clark…). Agatha Christie a un univers bien à elle, peuplée d’aristos coincés du derche qui ne savent tellement plus quoi faire de leur fric qu’ils s’entretuent pour passer le temps. Mais Agatha Christie n’a pas son pareil pour décrire cette classe sociale et leurs travers, sous la couverture bien-pensante de leur position sociale. Bel exemple que ce roman, où de jeunes arrogants décident d’embêter un travailleur honnête (en apparence, comme toujours chez notre romancière)mais un peu austère, quitte à causer son décès par inadvertance (en apparence, là aussi).

En 1929, Agatha Christie a déjà rencontré le succès avec La Mystérieuse Affaire de Styles ou Le Meurtre de Roger Ackroyd, mais n’a pas encore signé d’autres de ses chefs d’œuvre, tels que Dix petits nègres ou Le Crime de l’Orient-Express. On sent un style encore jeune (quelques évidences dans l’intrigue), mais la filoute arrive quand même à nous surprendre à la fin. Ce volume ne ressemble pas à ce qu’on pourrait appeler un roman christien classique, ancêtre des séries formula shows. Ici l’histoire s’apparente à un roman d’espionnage, et alors qu’elle nous a habitués à des huis-clos insoutenables, elle nous balade ici entre la campagne anglaise et les bas-fonds de Londres. La jeune enquêtrice improvisée, Bundle, est un personnage attachant par sa fraîcheur et sa malice, mêlées à une insolence et une opiniâtreté qui font d’elle une rebelle parmi les siens, sorte de Miss Marple adolescente. Christie nous fait le plaisir d’insérer quelques seconds rôles cocasses comme on les aime, et signe un roman haletant et léger, qui donne envie de lire à la lumière d’une lampe torche, caché sous notre couverture.

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Pourquoi j’ai mangé mon père

Pourquoi j'ai mangé mon pèreRoman de Roy Lewis (1960)

The Evolution Man

En résumé : Les aventures d’une famille préhistorique, menée par Édouard, inventeur qui va conduire son peuple vers une nouvelle ère.

Mon avis : Il existe des traductions de titre de roman un peu malheureuses. « Pourquoi j’ai mangé mon père » en est une, étant donné qu’elle annonce d’emblée au lecteur la fin du roman, ce dont on se passerait bien. Ceci dit, elle ne gâche pas pour autant le plaisir qu’on a à lire ce roman original et qui n’a pas pris une ride. On s’amuse toujours de voir cette famille de pithécanthropes (équivalents de l’homo erectus) faire la découverte du feu, événement qui va basculer cette race bâtarde en une ébauche d’êtres humains que nous sommes devenus. Pas une seule fois on a l’impression de lire un essai scientifique sur cette période préhistorique (vers -1.5 millions d’années), et pourtant le sociologue qu’était Roy Lewis ne fait aucune faute sur la véracité de ses propos.

L’intérêt de ce roman, et ce qui en a fait son succès au fil des décennies, réside dans l’humour omniprésent. Des anachronismes à l’absurde, en passant par les clins d’œil à notre histoire plus récente, l’auteur passionne autant qu’il amuse, notamment en dotant la famille de prénoms typiques de la bourgeoisie anglaise (Édouard, Ernest, Oswald…), mais également à travers l’érudition avec laquelle ils s’expriment et appréhendent leur univers. Amener les protagonistes à penser leur monde tel que les scientifiques tentent de le faire des milliers d’années après élève le récit au-delà de la simple figure de style, et pose les questions philosophiques et métaphysiques qu’ont apportées ces changements dans l’histoire de l’Humanité, comme si nous y étions. Car la découverte et la maîtrise du feu n’ont pas dû se produire sans appréhension (et quelques dégâts !).

Que les plus réticents, ceci dit, se rassurent. On est bien loin de La Guerre du feu. Je vous laisse le soin de découvrir les techniques de drague de l’époque, ou les rapport que l’homme savait (encore !) entretenir avec la nature et les animaux. Et de relativiser…

Ce roman est un conseil de L’Ivresse des Mots.

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Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit

Bizarre Incident du chien pendant la nuitRoman de Mark Haddon (2003)

The Curious Incident of the Dog in the Night-Time

En résumé : Christopher Boone, un ado de 15 ans, décide d’enquêter sur la mort de Wellington, le chien de sa voisine.

Mon avis : Dès le début, ce roman, vrai phénomène de bouche-à-oreille international, nous démontre sa malice. Les premières pages nous promettent un roman policier classique, avec ambiance nocturne et suspects potentiels. Pourtant, on sent déjà l’originalité de l’ouvrage : la victime est un chien (élément plutôt rare dans la littérature du genre), et l’enquêteur amateur un ado, avec une perception assez particulière des choses.

Mais très vite le roman quitte les codes du roman policier pour nous embarquer dans un parcours initiatique où notre protagoniste va démêler les fils d’un monde dont il ne comprend pas tous les enjeux. Sans que le mot ne soit jamais écrit, on comprend aisément que Christopher porte en lui les symptômes d’un autisme (ne me demandez pas quelle forme d’autisme en particulier, je ne m’aventurerai pas dans des pronostics médicaux qui sont hors de ma portée), et par conséquent, il a une sensibilité et une appréhension légèrement différentes de l’univers qui l’entoure ; une logique à lui qui révèle sans le vouloir les travers des gens dits normaux. À travers le seul regard de cet adolescent, Mark Haddon amène le lecteur à ressentir le mystère qui entoure la condition familiale de Christopher, et au-delà, nous invite à relativiser ce qui nous paraît, encore une fois, « normal » dans un monde qui n’a finalement pas de sens, à pointer l’absurdité de nos comportements et de la société que l’Homme a créée. Avec un vrai talent pour décrire les angoisses liées à l’enfance en général, et à la condition autistique plus précisément, l’auteur signe un roman remarquable, inventant avec Christopher Boone un des personnages les plus attachants qui m’ait été de découvrir dans la littérature.

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